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Chapitre 7 - Ma vie c'est du cinéma

CHAPITRE 7 - Ma vie c'est du cinéma

 

   - "T'as du feu s'il te plait?"

   Lucien eut un instant de surprise, installé à une table de la salle de jeux en train de lire une bande dessinée il n'avait pas vu arriver la fille. Elle se tenait debout devant lui, une cigarette à la main. Elle portait un jean blanc très moulant ainsi qu'un chemisier qui  laissait deviner les bretelles d'un soutien-gorge noir. Lucien remarqua la naissance d'un de ses seins grâce à la petite brise marine qui faisait légèrement onduler le chemisier. Ses yeux étaient de la couleur de la mer, les cheveux châtains clairs, un visage et un corps sculpté  à la gloire de la beauté. 

   Lucien sentit les pulsations de son coeur s'accélérer dans sa cage thoracique. Il sortit son briquet et le tendit à la jeune fille. 

   - "Merci", lui répondit-elle après avoir rejeté la première bouffée de sa cigarette.

   - De rien répondit-il la voix un peu prise

   - Je peux m'asseoir ?  

   Lucien se sentit paniquer.

   - Euh...Bien sur.

   - C'est toi qu'on appelle Kiss ? 

   - Heu oui...C'est moi.

   - Remarque je pose la question mais avec ton tee-shirt et ton badge, j'avais pas beaucoup de chances de me tromper.

   - Hé non, fit Lucien en souriant, et toi tu aimes Kiss ?

   - Pas trop, j'aime plus les punks... Tu connais les Sex pistols ?

   - Bien sur, à Paris il y a pleins de punks vers le quartier des halles, c'est pas triste !

   - T'es en vacances ici ?

   Si cela était un interrogatoire Lucien était prêt a répondre à toutes les questions.  

   - Ben ouais, jusqu'au début du mois de Septembre, et toi ?

   - Moi j'habite ici, répondit-elle.

   - Pourtant je t'ai jamais vu à la salle Lucien. 
 
   - C'est parce que je travaille à la colonie de vacances, je suis monitrice... Et puis les mecs du coin, c'est des gros lourds, c'est pourquoi je viens rarement ici, ils m'énervent. Ils sont toujours à me draguer.

   - T'as raison, c'est vraiment des taches, répondit Lucien avec sincérité.

   - J'ai entendu parler de ce qui s'est passé à la fête de Claouey.

   - Oh, tu sais on s'est seulement défendu contre ces bouffons!

   - Peut-être mais vous êtes les premiers ici, qui leur mettez une raclée. Répondit-elle en le fixant dans les yeux. Elle éteignit sa cigarette.

   Lucien avait du mal à contenir la fierté qu'il éprouvait.

   - Qu'est ce que tu fais ce soir? Demanda t-elle soudain.

   Lucien se sentait de plus en plus devenir idiot. Il ne savait plus où il était, il ouvrit la bouche pour répondre avec le plus de contrôle possible.

   - J'ai rien de spécial de prévu.

   - Ca te dis d'aller au ciné ?

   - Euh...Au ciné ?!...Pourquoi pas. Il s'efforçait de calmer la tempête qui secouait son cerveau tant bien que mal.

   - Bon ben neuf heures ce soir devant le ciné.

   - J'y serai, répondit-il, au fait c'est comment ton prénom?

   - "Evelyne!"

   - Bon ben à ce soir Evelyne, reprit-il.

   - A ce soir, répondit-elle en se levant, faut que j'y aille sinon je vais être en retard, salut!

   Dès qu'elle fut hors de vue il frappa la table de ses deux poings en hurlant.

   - Yaouh...J'hallucine!!! Lucien, mon vieux, t'as touché le gros lot!

   Il n'avait pas rêvé. Son coeur battait toujours aussi fort mais cette fois pour une toute autre raison. Soudain sa joie s'effaça et la réalité vint se planter face à lui. Léon lui faisait face, l'air vraiment irrité, il s'approcha de lui au point que Lucien sentit son haleine.                                    
                                                                    
   - Ecoute Kiss, tu laisse tomber, c'est un conseil, sinon tu auras de gros ennuis.

   - Tiens!? Y'à une seconde j'étais avec un canon et maintenant je suis avec un cafard devant moi !... Quelquefois le monde est injuste !

   La mâchoire de Léon se crispa légèrement.

   - Cette fille, c'est pas pour toi, tu laisse tomber ou t'es mort, reprit-il en lançant un regard noir qui en disait long.

   Lucien le regarda de nouveau mais cette fois son visage devint dur.

   - C'est elle qui est venue me voir, de plus elle peut pas voir des bouffons dans votre genre, si toi ou les autres vous voulez vous la faire, n'y pensez même pas... Vous avez aucunes chances!... Maintenant tu traces tu me fais de l'ombre. Il le fixa droit dans les yeux.

    Léon serra ses poings et Lucien s'attendit à recevoir un bourre-pif maison. 

   - T'as de la chance qu'il y est les flics. Tu perds rien pour attendre.

   Lucien tournât la tête et vit effectivement deux képis sur la place. Rassuré, il allongea alors ses jambes et mis ses mains derrière sa tête en se recalant au fond de la chaise.

   - Eh ouais mec! Au fait, ça va mieux ta tête depuis l'autre jour ?

   Léon cracha par terre et quitta la salle.

   Lucien devina que ce n'était que partie remise.


   - Et tu vas voir quoi au cinéma ? demanda son père.

   Lucien soupira, il avait oublié à quelle point son père pouvait se montrerénervant. Cela faisait à peine deux jours que ses parents étaient arrivé que déjà il sentait une menace se profiler à l'horizon.

   - Un film ! répondit Lucien.

   - Non, sans blague ?  Un film ? Dans un cinéma ? Mais c'est incroyable ce que tu me dis là!

   - ....???

  - D'accord pour le ciné mais tu rentres à la maison avant minuit... Sinon après... Plus de sorties! lâcha t-il.

   - O.K , no problème, merci!

   Excepté le fait qu'il devait être de retour pour minuit il était satisfait.                                             

   Il se mit en route et pédala joyeusement vers le cinéma. La pensée de voir Evelyne le remplissait de bonheur. Mais soudain ce sentiment fit place à une peur. Son esprit fut traversé par une angoissante question. Comment allait-il s'y prendre? Et elle ? Ressentait-elle des sentiments identiques ou se faisait-il des idées ? Et si tout ceci n'était qu'un piège que les autres lui tendait afin de le ridiculiser devant tout le monde ?

   Cette éventualité fit frémir Lucien. La salle de cinéma, la toute petite salle de cinéma. L'endroit où toute les jeunes de la ville vont. L'endroit idéal pour se coller la honte en public. Cette hypothèse était tout à fait plausible et plus Lucien se rapprochait et plus il était persuadé de sa réalité. Une tentative de baiser et une bonne gifle dans la tronche, bien claquée, qui résonne dans la salle pendant un temps de silence où l'on entend qu'elle. La honte. "Kiss giflé par une fille" étalé à la une des journaux, les rires, les quolibets.   

   - "Au secours" Pensa Lucien. 

   Après tout c'était une fille du coin et malgré ce qu'elle lui avait dit il l'avait déjà vue discuter avec la bande d'Arès. Comment avait-il pu penser une seconde  avoir la cote avec un canon pareil? c'était clair, c'était un piège, elle était envoyé par la bande d'Arès.
                     
   Mais elle était tellement belle, et puis qu'elle honte suprême pour les mecs du coin s'il l'emballait en direct live devant tout le monde. La totale. Certes cela serait l'équivalent de la provocation ultime vis à vis de ces nazes. L'occasion était trop belle à tous niveaux.

   Que faire ? Lucien était excité et désemparé à la fois. Quand il arriva devant la salle de cinéma il remarqua immédiatement trois choses.

   La première était que la bande rivale était au grand complet. Léon en tête.

   La seconde, ses amis aussi étaient tous là.

   La troisième, Evelyne également.

   Il se dirigea vers elle. " la bise ou pas la bise" se dit Lucien. Décidément chaque instant passé ou à venir représentait un problème.

   "Nan, se dit-il, pas de bise je l'ai vue cet après-midi."

   - Salut ! Lâcha t-il.

   - Bonsoir "Kiss", lui répondit t-elle d'un air amusé.

   - Bien passé la journée au centre de colo? demanda t-il histoire de meubler.

   - Oh tu sais les gamins ils sont chiants, ils n'obéissent pas, c'est vraiment dur...On a beaucoup de mal avec eux.

   - Je sais pas comment tu peux les supporter, à ta place je leur foutrai des baffes toute la journée.

   - C'est vrai qu'entre huit et douze ils sont vraiment lourds! Répondit-elle.

   - Pourquoi huit et douze? demanda t-il.

   - Parce que... J'ai décidé.

   Ils rirent. Lucien se sentit se détendre un peu. Il tourna alors la tête,  tous les observaient à la dérobée glissant des regards furtifs de temps en temps, et à voir le regard de certains Lucien se sentait de plus en plus maître de la situation. La crainte d'un piège s'éloignait peu à peu et puis de toute manière le meilleur moyen de vérifier était de passer à l'action. "Qui ne risque rien, n'a rien". Un dicton tout à fait vérifiable.

   Ils pénétrèrent dans la salle parmi les premiers spectateurs. Lucien tenait à pouvoir choisir l'emplacement qui lui semblait le mieux placé. 

   - "Là c'est bien, tu trouves pas ? au premier rang".

   - "On pourra pas dire qu'on aura rien vu du film", lâcha Evelyne en souriant.

   - "Tu m'étonnes", répondit Lucien.

   - "Et voilà", pensa t-il," pourquoi avait t-elle dit cela, si elle pensait vraiment regarder le film cela voulait dire qu'elle ne voulait que regarder le film et rien d'autre?".

   Mais l'heure n'était plus aux questions sans réponses. La lumière s'éteignit et la salle plongea dans l'obscurité. Lucien se retournât pour constater que toute la bande d'Arès était regroupé au fond dans un coin de la salle et occupaient toute une rangée de fauteuils. De l'endroit où ils étaient ils avaient une excellente visibilité pour regarder le film. Mais était-ce seulement pour regarder le film?  Le film était "Il était une fois dans l'ouest" Un western spaghetti.

   Lucien se rappelât que ses parents étaient allés voir ce film dès sa sortie à Paris et étaient revenus enchantés. Ils lui avaient raconté l'histoire qu'il avait bien sur oublié mis à part une scène où toute une famille se fait massacrer par des bandits. Lucien regardait de temps en temps l'entrée de la salle afin d'essayer de voir un éventuel spectateur non désiré. Déjà à ce niveau là il avait son compte. Soudain il crut défaillir. Son père et sa mère entrèrent dans la salle. Il se sentit devenir froid. Vraiment il n'avait pas du tout prévu ce scénario. La panique s'empara à nouveau de lui, se faire coller la honte devant tout le monde était déjà un risque qu'il voulait bien assumer, mais en présence de ses parents cela était tout autre chose. 

   -  "Il y a quelque chose qui ne va pas ?" lui demanda Evelyne.

   - " Mes parents", répondit Lucien livide," mes parents... Ils sont dans la salle".

   - "Où ça ?".

- "Là, ils sont en train de s'asseoir au milieu de la rangée, à coté du mur".

- "Ils ont l'air jeune", lâcha t-elle.

- Ouais, répondit-il sans s'en rendre compte... Putain ils peuvent pas rester à la maison...En plus ils ont déjà vu le film mais non... faut qu'ils viennent m'angoisser ici, c'est pas vrai! C'est pas possible!          

- Mais pourquoi tu t'énerves comme ça, lui demanda t-elle, ils ont le droit d'aller au ciné. S' ils veulent revoir le film c'est qui l'ont bien aimé la première fois, c'est plutôt bon signe ça !
                
   Lucien pris conscience qu'il venait de s'emporter bêtement et que cela ne changerait de toute manière en rien la situation. Décidément il y avait vraiment la foule ce soir. Tout le monde s'était donné rendez-vous pour lui et c'était pas de la parano. Il prit alors la décision de ne plus se retourner de toute la soirée. Peut-être qu'à la prochainefois ou il tournerait la tête il verrait le président de la république entrer dans la salle et lui demander...

   - "Alors Kiss, tu vas te la faire ou tu vas pas te la faire?"

   Le film était commencé depuis un bon quart d'heure et Lucien était en enfer. Que devait-il faire? Et quand ? Maintenant, plus tard ? Combien de temps durait le film ?

   -"Bon dans cinq minutes je me lance."

   Dix minutes plus tard il en était toujours au même point. Son coeur battait de plus en plus fort. Il ne pouvait plus reculer. Et puis elle était si belle. De toutes les manières s'il ne tentait rien le résultat serait tout aussi catastrophique qu'une gifle. Il attendit la fin de la fusillade où Charles Bronson descendait méthodiquement ceux qui étaient venus l'attendre à la gare pour lui faire sa fête. Il se pencha alors vers elle mais stoppa son avancée stratégique.

   - Non...Pas de précipitation, pas de panique.

   Lucien était bloqué, il ne savait que faire et sentait la panique s'emparer de lui, il n'osait plus faire un geste de peur de déclencher la connerie de sa vie. Une heure et demie plus tard la situation était toujours aussi bloquée, Lucien vivait un insoluble problème à savoir neutraliser sa crise de timidité qui sévissait depuis le début de la séance. Sans succès.

   Ce fut le destin qui lui vint en aide. Alors que le gentil et le méchant s'apprêtaient à régler définitivement leur différent à coups de flingues, l'obscurité totale s'abattit dans la salle. Une coupure d'électricité.

   - "Oups...On voit plus rien" s'exclama Evelyne.

   La confusion régnait dans la salle, Lucien se jeta à l'eau. Il posa la main sur l'épaule d'Evelyne, se pencha doucement vers elle... et l'embrassa.

   Evelyne lui rendit un baiser langoureux et appuyé.

   S'il existait un paradis Lucien s'y trouvait depuis une minute étendu dans la chaise longue le cocktail de fruits à la main. L'électricité ne revint jamais, à la plus grande joie des deux adolescents. 

   - "Bah tu vois, on pourra dire qu'on a trouvé le moyen de pas voir le film !" Lança fièrement Lucien à sa nouvelle petite amie.

   Ils rirent et elle l'embrassa plus tendrement encore que les fois précédentes. Lucien regarda aux alentours, il ne vit pas ses parents, sans doute étaient ils déjà en route vers la maison. La bande d'Arès était en train de vider les lieux. Leurs regards en disaient long.  
                       
   - "Salut Kiss, Salut Evelyne !"

   C'était les supporters, ceux du coin, les copains de vacances, le sourire aux lèvres.

   Lucien n'avait pas le temps de savourer son triomphe tout allait trop vite.

   - Kiss...Tu sais... Dans le jardin, chez moi il y a une tente. Si tu veux venir... 

   La panique revint. Il n'avait jamais couché avec une fille de sa vie. Certes il avait quelques conquêtes à son passé qui était néanmoins récent mais jamais il n'avait eu une pareille occasion. Il avait peur et envie en  même temps. Mais cette fois-ci la situation était claire, c'était à lui de décider.    

   "Comment lui dire que j'ai vingt minutes devant moi pour être à la maison" se dit-il à lui même.

   Un problème se posait. S'il rentrait chez lui il perdait la face. S'il ne rentrait pas il était certain que son père mettrait alors sa menace à exécution, terminé les sorties et comme son amie travaillait toute la journée il le la reverrait plus. Aucunes des deux solutions n'étaient satisfaisantes. Décidément pour des vacances son cerveau était soumis à rude épreuve. Il devait trouver une solution.

   - Bon, écoutes bien, tu vois c'est pas compliqué. Mes parents... Surtout mon père,  insista Lucien m'a ordonné de rentrer pour minuit et mon père quand il dit un truc t'as plutôt intérêt à obéir sinon ça te retombes sur la tronche. Si je suis pas rentré je pourrai plus te voir.

   - "Mais t'as pas le droit de sortir le soir ?" demanda Chantal étonnée.

   - "Tu es majeure...Pas moi", répondit Lucien.

   - "Mais même quand je l'étais pas mes parents me laissaient sortir".

   - "Ben tes parents étaient plus cools que les miens c'est tout. Alors voila ce qu'on va faire. Moi je rentre tout cool à la maison, histoire qu'ils me voient tous arriver. Ensuite je trace dans ma chambre, j'attends que tout le monde aille se coucher et ensuite je te rejoins d'accord ?".

   - D'accord, répondit Evelyne l'air amusé.

   Il l'embrassa et allait partir quand elle lui dit.

   - "Au fait, tu auras sûrement besoin de connaître mon adresse non" ?

   Lucien s'arrêta net, il était vraiment à coté de ses pompes, passer la nuit à chercher une fille dans une ville sans savoir où elle habite, c'était bien dans ses cordes.

   - "3, rue du Cap-Ferret", lâcha t-elle.

   - "O.K à plus tard, compte une heure", répondit Lucien en l'embrassant une dernière fois.

   Quand il pénétra dans la cuisine à minuit moins cinq il trouva ses parents en train de discuter avec les grands parents. "Putain mais jamais ils vont se coucher ceux-là " se dit-il à lui même.

   -  "Alors il était bien ce film ?"

   -  "Ouais p'pa c'est marrant de me demander ça surtout que tu y étais avec  maman", répliqua t-il du tac au tac.

   - "Bah", fit son père l'air étonné, "on t'as pas vu".

   - "Vous rigolez là !"

   - "Non on ne t'as pas vu".

   - "Si tu veux je te raconte le film et l'endroit où vous étiez assis", lui répondit Lucien l'air mi-étonné, mi-irrité. "En plus y'a une panne d'électricité et personne n'a vu la fin". Son père et sa mère se regardèrent incrédules. Il ne sut jamais le fin mot de l'histoire. De toute façon c'était bien la dernière des choses qui lui venait à l'esprit.Une demi-heure plus tard il passait par la fenêtre. Il glissa comme une anguille dans le jardin, pris sa bicyclette et la porta à bout de bras pour éviter de faire du bruit, arrivé devant le portail fermé à clé il souleva le vélo afin de le faire passer de l'autre coté toujours en évitant le moindre bruit. Quelques instants plus tard il pédalait à fond dans les rues de la ville endormie. Son coeur battait à tout rompre par l'effort qu'il faisait mais aussi surtout parce qu'il se dirigeait vers un endroit magique et effrayant. Comment cela allait-il se passer ?

   Il arriva à l'adresse que lui avait indiquée Evelyne. La petite tente, une canadienne deux places, était dressée au beau milieu du jardin. Les volets de la maison étaient fermés. Il posa sa bicyclette contre la clôture et après un instant d'hésitation il pénétra dans la tente.

   Le jour commençait à se lever, Lucien pédalait comme un fou, il savait qu'il arriverait  trop tard avant que sa grand-mère ne se lève et il priait pour qu'elle ne s'aperçoive pas de l'absence de sa bicyclette en  ouvrant les volets. En fendant l'air frais du petit matin des tas de pensées et de sensations se bousculaient dans son esprit. Il avait couché avec une fille... Dire qu'il en avait rêvé pendant des nuits et des nuits. Que c'en était le principal sujet de conversation avec les copains. Même les adultes en étaient fasciné.

   "Tout ça pour ça". Se demandait Lucien avec un air de semi-déception. Il découvrait  que la réalité ne vaudrait jamais le rêve. Déçu et pas déçu à la fois, quelle étrange impression. Et pourtant même ses groupes préférés,  même les artistes de variétés, les poètes, les écrivains, le cinéma tout, absolument tout le monde en faisait le principal sujet d'intérêt. Il devait avoir rater quelque chose. Il se remémora la nuit qu'il venait de passer et aussitôt une excitation s'empara de tout son corps, qui lui n'avait pas l'air de se poser toutes ses questions philosophiques. De toutes les manières cette nuit avait été une nuit dont il se souviendrait jusqu'à sa mort.                     

   La vue du portail le fit revenir à la réalité, il le franchit de nouveau discrètement et se faufila ensuite jusqu'au petit cabanon. Tout allait bien, les volets de la cuisine étaient fermés, et même s'il distinguait de la lumière entre les interstices le risque de découvrir sa fugue était pratiquement nul.

   Une fois dans sa chambre il se glissa dans son lit et s'endormit profondément.

   Deux heures plus tard sa grand-mère vint le réveiller.

   -  "Allez debout, il fait beau et il fait encore frais, profite de la matinée avant la chaleur!"                                                

   - "Toute satisfaction doit se payer par son contraire" se dit Lucien en se levant difficilement.

    Il passa la matinée à ne rien faire en attendant patiemment l'heure du déjeuner. Ensuite, à l'heure où la chaleur est la plus étouffante, que pas un brin d'air ne vient faire bouger les feuilles des arbres, il enfourcha son vélo afin de rejoindre la salle de jeux. L'activité était minimum, les rangés de flippers étaient désertes, le billard trônait solitaire au milieu et les tables étaient vides.

   "C'est l'heure de la sieste" soupira Lucien.

   Il décida alors de flâner le long des marais afin dans l'espoir d'y trouver une brise bienfaitrice. Il pédalait doucement, devant lui le paysage tremblotait dans la brume de chaleur. La marée était basse et le Bassin n'était un gigantesque champ de luzerne. Les bateaux étaient figés dans la vase. En face la ville d'Arcachon semblait monter la garde à l'embouchure. Les petits morceaux de soleils qui scintillaient de temps en temps provenaient des minuscules voitures qui longeaient le front de mer.

   Lucien contemplait le paysage. Il était toujours fasciné par la beauté de la lumière, à chaque fois il se laissait prendre aux charmes de ce paysage magnifique. Il était plongé ainsi en pleine béatitude quand soudain son regard se posa sur un couple enlacé sur le sable. Cette silhouette lui était familière mais il était trop loin pour l'identifier. Piqué par la curiosité et aussi par l'excitation de découvrir une liaison cocasse il se mit à pédaler doucement le long de la plage. Après avoir parcouru quelques dizaines de mètres supplémentaires Lucien pila net.

   Il venait de reconnaître Marc au moment où celui-ci le vit à son tour. Celui-ci fit signe de le rejoindre.

   - "Ho Kiss ! Amènes toi !"

   Lucien arriva péniblement devant le couple en poussant son vélo dans le sable épais.

   - "je vous présente pas, vous vous connaissez !"

   En effet Lucien connaissais très bien la fille qui était étendu aux cotés de son ami. La dernière fois qu'il l'avait aperçue elle était étendue aussi...Mais aux cotés du chinois.

   - "Ho la la, alors là c'est le bouquet". Soupira t-il.

   - "Quoi... ?!" Demanda bêtement Marc.

   - "Ho... Rien, mis à part qu'on va se faire massacrer", répondit Lucien avec désinvolture.

   Marc entonna alors une litanie qu'il avait mûrement préparé à l'avance,  justifiant que la relation qu'il avait avec Nathalie était une relation pure et qu'ils n'avaient pu résister à leurs charmes respectifs et que personne ne pouvait contrôler ses sentiments, encore moins ses pulsions. Bref, que de toute façon le mal était fait. Lucien écoutait son ami en pensant aux romans photos que les mémés lisent sur la plage où dans le train.

   - "Stop !"

   - "Stop quoi ?"

   - "Stop...Cool, vous faites ce que vous voulez, no problem ! Je dis juste qui va falloir faire gaffe, parce que sur ce coup là, je pense qu'il va y avoir une sacré animation dans le coin."

   - "Ben on verra bien", répondit Marc sur un ton effacé.

   Contrairement à ce que craignait Lucien les derniers jours de vacances se passèrent dans une sorte de paradis où, tous les quatre savouraient la quiétude des journées ensoleillées. Certes la douche fraîcheur de l'air et aussi la salle de jeux  pratiquement déserte dans la journée et un peu plus animée le soir donnaient les signes avant coureurs de la fin des vacances.
 
   L'automne se préparait à entrer dans une scène où Lucien ne ferait plus partie. Il allait bientôt se séparer d'Evelyne, puis de Marc et retrouverait sa bonne vieille banlieue qui désormais lui paraissait vraiment être un endroit infréquentable. Bien sur il allait retrouver Laurent et Franck mais ce n'était pas de gaîté de coeur.
  
   "Le temps, le temps passe, trop vite, le temps passe trop vite"

   Cela faisait une heure que Lucien méditait cette phrase. Seul, assis sur un banc face à la jetée, il regardait la marée envahir lentement la plage. Il était venu plus tôt pour ce dernier jour. Son esprit était rempli de mélancolie. Il pensait à Evelyne, à ses amis déjà partis, à la musique qui l'avait accompagné durant tout l'été. Il revoyait des visages, ressentait des émotions, rangeait dans sa tête ce qui allait devenir des souvenirs de vacances. Il s'imaginait, plus tard, bien plus tard quand au volant de sa voiture la radio  passerait un vieux morceau de l'été 1979 pour l'ancienne génération, que cela fera sans doute marrer le môme qui sera assis sur la banquette arrière.

   - "Alors "Kiss" on plane ?" La voix de Marc fit sursauter Lucien.

   - "Je suis sur que t'as les boules hein!' poursuivit Marc en s'asseyant à son tour à ses cotés.

   -  "Ca on peut pas dire que c'est la grosse teuf !"

   - Pareil. 

   Il y eu un long moment de silence. Les deux garçons regardaient la marée monter lentement.

   - -Au fait qu'est ce que tu fous là ?"

   - "Bah et toi ?"
 
   - "Moi je suis venu méditer"

   - "Moi aussi... Je suis venu méditer".

   - "Alors bienvenue au club des gens-qui-méditent-en-regardant-la-mer !" répondit Lucien sur un ton très pince sans rire.
Il y eut un nouveau moment de silence.
 
   - " Ecoute Kiss, toi et moi on est potes non ?"

   - "C'est vrai. On est pote et nous sommes deux potes qui avons les boules."

   Marc eut un petit rire nerveux.

   - "Bon... Toi et moi on habite dans la banlieue, donc on va se revoir".

   - "Possible".

   - "Quoi... T'y tiens pas ?" demanda Marc vexé de recevoir une telle réponse. 

   - "C'est pas ça le problème. Le problème c'est que... Bon tu vois pendant les vacances on rencontre des gens. C'est cool, c'est génial et puis ensuite arrive la fin des vacances Alors on se refilent tous nos numéros de téléphone avec nos adresses et ensuite...Et ensuite plus rien. Pourquoi ? Parce que les vacances c'est un cadre, mec. Une ambiance. L'été. Enfin bref, la fête quoi. Et quand tu retrouves ces gens dans ton environnement habituel, à ce moment là, la magie se perd. Et puis t'es déçu et puis tout se désagrège. Tu comprends ? C'est ça qui me fait flipper."

   Lucien avait parlé franchement, même s'il devait faire de la peine à son ami il ne voulait pas lui faire le plan du genre "Super! Passe me voir quand tu veux!"

   - "Je sais", lui répondit Marc, "moi aussi j'ai ce genre de crainte, mais bon si on est vraiment des potes alors rien de tout cela n'arrivera".

   - "Ouais. On verra bien".

   Lucien n'était pas convaincu. Il savait qu'une fois de retour, la réalité reprend sa place et l'été part au rayon souvenirs de la mémoire.

   - "Regarde", poursuivit-il, "qu'est ce qui va se passer aujourd'hui? On va voir nos copines pour la dernière fois, ce soir on va se quitter, ça va être un enfer. Et après ? Moi à Epinay, elle ici, à Arès. Elle aura les boules en pensant à moi, moi pareil. Résultat! "Prise de tête générale" pour tout le monde. Nan mec... Tu vois, tout ça va être dur mais demain il faudra tirer un trait. T'as pas le choix."

   Lucien avait beaucoup parlé, il alluma une cigarette et aspira une bonne bouffée de tabac dans les poumons, un de ses nouveaux vices découvert cet été. Marc le regarda avec curiosité.  

   - "Putain, t'es vachement optimiste comme mec, et si on se tirait une balle ?"

   Lucien sourit.

   - "Mais non, réaliste pas pessimiste, et puis si on pense au pire on peut pas être déçu par la suite".

   - "Ouais c'est une façon de voir les choses".

   - "Moi c'est comme ça que je les vois". Répondit Lucien.

   Comme il l'avait prévu dans sa vision pessimiste, la soirée fut la plus triste de sa vie. Tous les quatre assis à une table à la salle de jeux, faisant semblant de faire comme une soirée de plus, une soirée sympathique parlant de tout et de rien, plaisantant, riant avec la patronne qui d'ailleurs allait fermer le lendemain de leur départ.

   Puis le moment des adieux. Marc qui s'éloigne dans la nuit en faisant un geste de la main au volant de sa 4L, Nathalie à ses coté pour la dernière nuit. Et lui, après un dernier baiser à Evelyne, la première femme qu'il eut rencontré dans sa vie, celle dont il se rappellera jusqu'à sa mort. Qui s'éloigne dans l'avenue déserte bientôt elle aussi engloutie par l'obscurité. Pour Lucien, en prime pas d'adieux sous la tente pour cause de départ très matinal, une spécialité de la famille.
Il s'était retenu, il avait été d'un calme olympien, mais dès qu'il se retrouva dans sa chambre il pleura le reste de la nuit.

 


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